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Le monde des labyrinthes canoniques
Le mot canonique signifie conforme aux règles. Dans le présent contexte, il signifie parfait. D'après ce qui précède, il devrait être apparent qu'il existe une notion de labyrinthe médiéval parfait. Cette notion pourrait se résumer comme suit : trois circuits (avec leurs 8 détours) assemblés en une séquence réversible. (Une restriction historique additionnelle, probablement de nature esthétique, limite à deux le nombre de niveaux d'imbrication des traverses le long de l'axe principal.) Nous connaissons présentement trois labyrinthes parfaits ou canoniques : ceux de Chartres et de Reims, et celui, nouvellement découvert, de Sens. Il semble qu'aucun autre n'ait existé. J'ai découvert que plusieurs autres labyrinthes canoniques peuvent être dérivés de cette structure rythmique, historiquement réalisée dans ces trois labyrinthes.
Les gabarits généraux
Ma méthode consiste à examiner la disposition des traverses le long des axes (ou plus précisément, des demi-axes) de ces labyrinthes. Pour rendre possible la formalisation de cette analyse, les parties du labyrinthe doivent être identifiées de quelque façon. Les axes seront identifiés par des lettres. Commençons par l'axe principal, le long duquel se trouve l'entrée du labyrinthe : appelons-le A. Continuons dans le sens horaire, avec les axes B, C et D, et terminons avec l'autre côté de l'axe principal en l'appelant E (les deux côtés de l'axe principal doivent être distingués parce que la disposition des traverses est différente sur chacun des côtés, pour des raisons qui seront expliquées plus loin). Les couloirs sont numérotés de 1 à 11, de l'extérieur à l'intérieur. Au besoin, l'extérieur et le centre du labyrinthe pourront être désignés respectivement par 0 et 12.
Les gabarits « ordinaires »
La disposition des traverses le long de l'axe C est la même pour les trois labyrinthes parfaits connus. Le long des axes B et D, les labyrinthes de Chartres et de Sens ont la même disposition, tandis que celle du labyrinthe de Reims est différente (ce qui confirme que Chartres et Sens sont de la même famille et Reims d'une famille différente). D'autres aménagements sont possibles le long de ces trois axes. Ces différents aménagements détermineront des gabarits différents, correspondant à des familles différentes de labyrinthes : les aménagements possibles peuvent être explorés systématiquement.
Différents aménagements sont aussi possibles le long de l'axe principal A-E : les trois labyrinthes canoniques connus ont des aménagements différents le long de cet axe. Ces aménagements déterminent le couloir sur lequel se fait l'entrée au labyrinthe et l'ordre dans lequel les différentes parties du labyrinthe seront parcourues. Les aménagements le long de l'axe principal sont comme des « clés » gouvernant la séquence de parcours d'un gabarit particulier, chaque clé résultant en un labyrinthe différent. L'ensemble des aménagements possibles le long de l'axe principal peut être exploré systématiquement, mais chacun doit être testé de façon empirique avec chacun des gabarits.
Pour préserver la structure générale des trois circuits et des huit détours, il doit y avoir trois traverses le long des axes B et D et quatre le long de l'axe C. Ceci est lié à la disposition spatiale des circuits et des détours sur les onze couloirs, et, en particulier, au nombre de fois que l'axe C doit être traversé entre les deux moitiés du labyrinthe, ce nombre étant trois. À défaut d'une justification mathématique explicite et formalisée, ceci devient évident après un certain temps de pratique du labyrinthe.
Puisque l'aménagement de l'axe C est le même pour nos trois labyrinthes (Chartres, Sens et Reims), commençons en conservant cet aménagement, et examinons les diverses possibilités d'aménagement des axes B et D. Pour conserver la réversibilité de la structure rythmique, ces deux aménagements doivent être symétriques entre eux dans la séquence de parcours. Le résultat sur le dessin est que l'axe D est semblable à l'axe B, comme s'il résultait d'une opération géométrique de translation. Nous avons déjà deux aménagements de ces axes : ceux de Chartres et de Reims. Deux autres sont possibles : ils constituent des inversions de ceux de Chartres et de Reims, nous les appellerons donc Chartres inversé et Reims inversé. Ces deux aménagements sont compatibles avec l'aménagement courant de l'axe C (c'est-à-dire qu'ils ne forment pas d'îles, ou portions d'espace fermées et inaccessibles). Le vrai test viendra plus tard, quand nous commencerons à construire les clés, à savoir si nous pourrons vraiment construire des labyrinthes fonctionnels à partir de ces nouveaux gabarits.
Les gabarits « méta »
En plus de l'aménagement courant « ordinaire » des traverses le long de l'axe C, d'autres aménagements sont possibles. La disposition des traverses le long de cet axe doit être symétrique par rapport au couloir Nº 6, et doit permettre la localisation spatiale des trois circuits. Un seul autre aménagement respecte ces conditions : il permet deux circuits repliés et un spiralé. Par conséquent les gabarits résultants seront apparentés au labyrinthe de Reims, et non à celui de Chartres. J'ai proposé de les appeler « méta-Reims ». Nous pouvons déjà remarquer que les deux circuits repliés seront en position inverse par rapport à ceux de la structure originale de Reims : ils parcourent séquentiellement les couloirs 1, 3, 1 et 11, 9, 11 au lieu de 3, 1, 3 et 9, 11, 9.
Passons maintenant aux axes B et D des gabarits méta-Reims. La règle sommaire préalable est qu'aucune île ne résulte de la localisation de deux traverses se faisant face. Il n'y a que deux aménagements possibles, chacun étant l'inverse de l'autre. Nous aurons donc deux gabarits « méta » : le méta-Reims et le méta-Reims inversé.
Les six familles de labyrinthes canoniques
Nous avons donc maintenant six gabarits théoriquement possibles, qui donneraient six familles de labyrinthes.
Il serait utile de dire ici que les gabarits inversés ne produisent pas des labyrinthes identiques en inversion latérale, mais vraiment des labyrinthes différents, parce que l'aménagement de l'axe principal (A-E) n'est pas inversé avec le gabarit : l'entrée au labyrinthe se fait toujours par la gauche de cet axe. En fait, les gabarits sont inversés avant que l'axe A-E n'ait été aménagé. L'inversion latérale des labyrinthes complets, en versions droite et gauche, se fera plus tard, dans un contexte différent.
Les clés et les labyrinthes particuliers
Nous ne savons pas encore si ces gabarits produiront des labyrinthes fonctionnels (sauf pour les trois labyrinthes déjà connus). Examinons maintenant les clés possibles pour chacun de ces gabarits. La clé est formée par l'aménagement des traverses de chaque côté de l'axe principal. À cause de la structure symétrique du trajet du labyrinthe canonique, l'aménagement de chacun des côtés de cet axe doit être symétrique à l'autre, c'est-à-dire qu'ils doivent être disposés en séquences identiques mais mutuellement inverses. Il suffira donc de décrire un seul des côtés de la clé, l'autre étant son inverse.
Formalisons maintenant les différents aménagements possibles de l'axe principal des labyrinthes, c'est-à-dire les différentes « clés » possibles. La structure élémentaire « par défaut » de la clé du labyrinthe est entièrement formée de traverses de premier niveau le long de l'axe principal, à la manière du labyrinthe primitif que j'ai appelé le « boustrophédon » (lequel ne comporte que l'axe principal et aucun axe secondaire, et ne comporte par conséquent pas de quadrants). La construction du labyrinthe médiéval exige, le long de l'axe principal, l'addition d'un certain nombre de traverses de deuxième niveau, qui seront emboîtées dans des traverses de premier niveau rallongées à cette fin. Il reste à décrire l'emplacement de ces traverses de deuxième niveau.
Les traverses de deuxième niveau occupent deux couloirs et permettent le passage d'un couloir de sens antihoraire (pair) à un couloir de sens horaire (impair) : par convention et pour la commodité du repérage, on considérera qu'elles sont situées sur le couloir le plus près de l'extérieur du labyrinthe (qui, dans ce cas, est de nombre impair). Cinq positions sont possibles. Ceci peut se représenter sur un tableau à cinq colonnes portant le numéro du couloir où est située la traverse (1, 3, 5, 7, 9). Les 32 lignes du tableau représentent les 32 aménagements théoriquement possibles de la clé (2 puissance 5).
Chacun de ces 32 aménagements possibles doit maintenant être testé avec chacun des 6 gabarits déjà décrits et résultant des aménagements possibles des trois autres axes. La méthode est empirique mais le processus n'est pas très long. La règle préalable utilisée dans le cas des axes B et D s'applique encore ici : les aménagements produisant des îles à cause de l'alignement direct des traverses avec celles des axes B, D ou C sont faciles à identifier et à exclure. Les autres aménagements doivent être testés individuellement en parcourant le trajet complet et en comptant les segments, qui doivent être au nombre de 31, ceci pour exclure les îles plus grandes et moins visibles.
Le nombre des possibilités théoriques est de 192, mais seuls 20 aménagements correspondent à des labyrinthes fonctionnels, qui sont précisément les 20 labyrinthes canoniques, dont 13 sont construits à partir des 4 gabarits « ordinaires » et 7 à partir des 2 gabarits « méta ».
12 de ces labyrinthes sont accessibles par le couloir Nº 1, ce qui peut sembler inacceptable à plusieurs pour des raisons esthétiques (en effet, historiquement, ceci ne se retrouve sur aucun labyrinthe connu). Ces 12 labyrinthes à entrée par le couloir Nº 1 seraient donc esthétiquement moins parfaits, mais théoriquement corrects, et certaines personnes les préfèrent. J'ai donc décidé de les garder.
Si on retranche de la liste les labyrinthes à entrée sur le premier couloir, il nous restera 8 labyrinthes esthétiquement plus parfaits (parmi lesquels se retrouvent les trois labyrinthes ayant existé historiquement, ceux de Chartres, de Sens et de Reims). Ces 8 labyrinthes sont tous construits sur les 3 premières familles dérivées de l'agencement courant « ordinaire » de l'axe C.
Le résultat de mes recherches est présenté sur les tableaux et dessins des annexes. Le tableau C.3 décrit les 20 labyrinthes médiévaux canoniques possibles. Ils sont classés par familles selon le gabarit général dont ils sont dérivés. Ils sont décrits en rapportant les traverses de chaque axe aux couloirs où ils se trouvent (les traverses étant sur deux couloirs, elles sont rapportées au couloir qui est le plus près de l'extérieur du labyrinthe, indépendamment de leur direction). Les axes D et E ne sont pas mentionnés sur le tableau parce qu'ils sont symétriques des axes B et A respectivement et qu'ils peuvent par conséquent être facilement reconstruits. Les illustrations de l'annexe D montrent les 20 labyrinthes canoniques, avec leur identification, en versions droite (normale, en sens horaire) et gauche (inversion latérale, en sens antihoraire).
Il devrait maintenant être apparent que je connaissais le labyrinthe de Sens avant de le voir dans les livres de Wright et de Ferré. Il est identifié ici comme Nº 1. J'avais même mis au point une méthode facile et rapide permettant de modifier temporairement un grand labyrinthe de Chartres (Nº 3) peint sur toile, de façon à reproduire le trajet de ce labyrinthe de Sens et celui d'un autre labyrinthe identifié ici comme Nº 2, lequel comporte l'entrée par le couloir Nº 1.
La découverte de ce dessin par Wright ne fut pas une surprise pour moi. Au contraire, je m'étonnais de ce que le dessin précédemment associé à Sens n'était pas canonique : il aurait dû l'être à cause de l'importance des cathédrales et monastères de Sens et Auxerre dans l'histoire du labyrinthe médiéval. Wright pense que le labyrinthe de sol de la cathédrale d'Auxerre, aussi détruit mais dont le dessin ne nous est pas connu, doit avoir été semblable à celui de Sens. Je le pense aussi, parce que c'est à Auxerre que le dessin authentique du labyrinthe de Sens a été retrouvé.
D'un autre point de vue, il serait vraisemblable que les labyrinthes de la famille de Reims soient plutôt associés à l'archidiocèse médiéval de Reims et à sa région géographique, et que ceux de la famille de Chartres soient plutôt associés à l'archidiocèse voisin, qui incluait Chartres et Auxerre (et Paris), et dont le siège était précisément Sens.
Il existe un labyrinthe médiéval plus tardif (c. 1465, Kern, Nº 211), construit sur le gabarit Chartres inversé, mais sa « clé » n'est pas symétrique : le labyrinthe n'est donc pas canonique. De plus il comporte, le long de l'axe principal, des traverses à trois niveaux d'emboîtement. Néanmoins, il est intéressant de retrouver une occurrence historique d'un gabarit dérivé au cours de notre démarche théorique.
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L'utilisation pratique des labyrinthes canoniques
Une partie de l'efficacité psychologique du labyrinthe lui vient de l'effet kinesthésique des mouvements effectués le long de la structure rythmique du parcours. Des labyrinthes différents ont des structures rythmiques différentes et auront par conséquent des effets kinesthésiques différents. De plus le même labyrinthe peut être parcouru de différentes manières. On peut donc maintenant élaborer des méthodes d'utilisation des labyrinthes qui soient plus spécifiquement adaptées à des besoins et objectifs particuliers.
Des labyrinthes différents
Nous avons 20 labyrinthes canoniques différents, avec entrée par des couloirs différents, avec des séquences de parcours différentes, avec des circuits de formes différentes. Tous ces labyrinthes ont une version droite et gauche, c'est-à-dire à sens principal de rotation horaire ou antihoraire. Tous ces modèles induiront des effets kinesthésiques complètement différents.
J'ai fait quelques tests avec ces différences. Des personnes différentes préfèrent des labyrinthes différents. Des situations différentes s'expriment mieux ou s'accompagnent mieux par des labyrinthes différents.
Des pratiques différentes
En plus d'être différents entre eux, les labyrinthes peuvent être orientés spatialement de diverses façons. L'orientation du labyrinthe peut se faire par référence à la personne qui le parcourt, ou par référence à un objet ou un système externe (architectural, local, cosmique). On peut aussi considérer l'orientation de la personne elle-même par rapport à ces systèmes externes.
La plupart de ces suggestions sont applicables tant au petit dessin du labyrinthe sur feuille mobile qu'au grand labyrinthe praticable peint sur toile ou tracé de quelque façon sur le sol.
Le parcours du petit labyrinthe se fait normalement à l'aide du doigt ou d'un instrument non marquant. Avec un peu d'entraînement, il peut se faire du simple mouvement des yeux. On peut essayer de changer de main, et même de doigt, pour le tracé du parcours.
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Les significations du labyrinthe
Je ne veux pas discuter ici de l'histoire des significations symboliques et psychologiques du labyrinthe. Je veux simplement présenter une méthode pratique d'accès à l'efficacité psychologique du labyrinthe.
L'approche courante à la pratique du labyrinthe médiéval consiste à le considérer soit comme un pèlerinage à Jérusalem, soit comme le voyage de la vie en direction du salut ou de l'illumination, voyage dont le pèlerinage est aussi une figure.
Mon approche est celle du jeu de rôle. Oubliez toute signification intrinsèque du labyrinthe lui-même. Imaginez que vous êtes un personnage parcourant le trajet du labyrinthe. Votre imagination reconstruira complètement votre perception du labyrinthe selon l'intention du personnage dont vous jouez le rôle. Êtes-vous un pèlerin ? Le labyrinthe est la route vers Jérusalem (ou vers tout autre lieu de pèlerinage). Êtes-vous Thésée ? Le labyrinthe est la prison très dangereuse du Minotaure. Êtes-vous un guerrier ? Le labyrinthe est l'approche du chateau-fort que vous assiégez (ou que vous défendez).
Êtes-vous un paysan cultivant son champ ? Le labyrinthe est votre champ, le couloir est le sillon que vous labourez, ensemencez ou récoltez. Pour ce rôle, le centre du labyrinthe n'a plus la même importance que pour les autres rôles : la partie importante du labyrinthe est le sillon que vous cultivez, dans la patience et l'humilité ; le centre n'est rien de plus que l'endroit où vous soulevez votre charrue et vous retournez pour marcher à travers les sillons et sortir de votre champ. Ce dernier exemple montre bien la grande variété de significations que peuvent prendre le labyrinthe et ses parties.
Le jeu de rôle prend son efficacité dans la réalisation approfondie des détails appartenant au rôle, en particulier les attitudes et gestes corporels, qui sont involontairement mais irrésistiblement reproduits, et qui sont directement et très profondément rattachés aux significations personnelles, tant individuelles que collectives.
Les rôles à jouer peuvent être tirés de la vie personnelle du sujet, mais ils peuvent aussi être empruntés à la mythologie et aux archétypes, à l'histoire, à la littérature, au cinéma... et même aux contenus spécifiquement religieux de la religion du sujet.
Des labyrinthes différents, et des versions et orientations différentes du même labyrinthe, évoqueront des aspects et des sens différents du rôle joué.
Références bibliographiques
Ferré, Robert: « Origin, Symbolism, and Design of the Chartres Labyrinth », 2001 (52 p., 14 x 22 cm). En vente sur le site Internet de l'auteur : (www.labyrinth-enterprises.com).
Kern, Hermann: « Through the Labyrinth, Designs and Meanings over 5,000 years », Munich-London-New York, Prestel, 2000 (Éd. orig. allemande 1982-1983-1995) (400 p., 24 x 30 cm), ISBN (1982) : 3-7913-0614-6, (2000) : 3-7913-2144-7.
Wright, Craig: « The maze and the Warrior: Symbols in Architecture, Theology, and Music », Boston, Harvard College, 2001 (365 p., 15 x 23 cm), ISBN: 0-674-00503-1.
Note sur le livre de Kern
Voir mon site : Kern
Note sur l'auteur
Voir mon site : L'auteur