Le cycle lunaire de 28 jours et les « lunaisons » de Chartres
Vous croyez sans doute, comme presque tout le monde, que le cycle lunaire est de 28 jours, ou peut-être de 28 1/2 jours. Erreur ! Il est de 29 1/2 jours. C'est facile à vérifier sur n'importe quel calendrier d'un an indiquant les phases de la lune. Plus précisément, il est de 29 jours, 12 heures et 44 minutes.
Le rapport avec le labyrinthe ? Il n'est en fait que très indirect. Il ne concerne que la version « sol » du labyrinthe de Chartres. Mais comme c'est de loin le labyrinthe le plus connu et le plus commenté par les auteurs traitant du labyrinthe, cette notion est en fait très présente dans la littérature. Pourtant, cette notion est incorrecte.
Il est devenu courant, surtout chez les auteurs anglophones, d'appeler « lunations » (en français « lunaisons » ?) les motifs décoratifs semicirculaires qui ornent le pourtour du labyrinthe de Chartres. L'espace défini par deux dents voisines ressemble en effet à une demi-lune. Le nombre de demi-lunes complètes, qui est de 112, correspondrait donc à une période de quatre mois lunaires de 28 jours. On en a donc conclu que le labyrinthe aurait servi à calculer la date de Pâques (ou tout au moins à illustrer ce calcul). Ce motif lunaire a même été identifié comme étant la base du symbolisme spécifiquement féminin du labyrinthe de Chartres, lequel serait évidemment perdu dans les reproductions qui n'incluent pas ces "lunaisons".
Malheureusement les nombres ne confirment pas cette théorie.
Retour au haut de la page.
L'influence du labyrinthe romain dans l'invention du labyrinthe médiéval
La plupart des auteurs se basent sur les manuscrits du 9e siècle pour situer à cette époque la mise au point du dessin du labyrinthe médiéval. Les manuscrits à labyrinthes les plus anciens connus sont en effet de cette époque. Ils représentent divers modèles de labyrinthes qu'on pourrait considérer comme transitoires entre le crétois et le médiéval. Le labyrinthe romain n'y apparaît pas. L'interprétation courante de cette situation est donc que la transition s'est faite directement du labyrinthe crétois au labyrinthe médiéval, sans influence du labyrinthe romain.
Bien sûr, les labyrinthes crétois et médiéval ont en commun une propriété importante qui les distingue du labyrinthe romain: la structure de leur trajet est continue et non-répétitive, alors que le labyrinthe romain typique est formé de quatre labyrinthes identiques occupant chacun un quadrant et parcourus successivement à tour de rôle (exceptionnellement, le labyrinthe romain est parfois formé de trois ou six labyrinthes identiques disposés sur autant de « quadrants »).
Cependant je ne crois pas que la transition se soit faite si rapidement ni si simplement. Le fait qu'aucun manuscrit à labyrinthe antérieur au 9e siècle ne nous soit parvenu ne veut pas dire qu'il n'y en a pas eu. Nous savons que la copie et l'illustration de manuscrits était pratiquée avant cette époque, même si peu de manuscrits plus anciens nous sont parvenus. Par ailleurs, je crois que le dessin du labyrinthe sur manuscrit constituait une invitation à en suivre le tracé du doigt, ce qui a certainement amené la destruction rapide de plusieurs de ces manuscrits.
D'autre part, il faut constater que le labyrinthe médiéval possède un certain nombre de propriétés qu'il a en commun avec le labyrinthe romain, lequel était certainement connu des dessinateurs et illustrateurs des siècles précédant nos premiers manuscrits à labyrinthes. Le labyrinthe romain était présent sur pratiquement tout le territoire de l'Empire romain sous forme de mosaïque de sol, en particulier en France (Lyon et Blois) depuis le 3e siècle, et en Algérie chrétienne depuis le 4e siècle.
1. Le plus apparent de ces éléments est la division du labyrinthe en quatre quadrants. Elle est maintenant généralement interprétée (à tort, je crois) comme une "christianisation" par superposition du motif de la croix.
2. Un autre élément partagé avec le labyrinthe romain est le médaillon central. Le labyrinthe crétois n'avait pas d'espace central, mais une simple terminaison en cul-de-sac du couloir constituant le chemin.
3. Une parenté moins apparente mais peut-être plus fondamentale avec le labyrinthe romain vient de la structure géométrique générale, qui est concentrique alors que celle du labyrinthe crétois est spirale.
4. Enfin, le labyrinthe médiéval, dès les premiers manuscrits connus, comportait souvent une illustration dans son médaillon central, comme en avaient presque tous les labyrinthes romains. Et dans les deux cas cette illustration est généralement reliée au mythe de Thésée et du minotaure.
Il est difficile de croire que tous ces éléments aient été réinventés indépendamment du modèle romain, qui était connu et qui les possédait déjà tous.
Cependant le labyrinthe médiéval est très différent du labyrinthe romain. L'influence du labyrinthe crétois y est apparente dans la continuïté du trajet (le trajet du labyrinthe romain n'est pas structurellement continu : il est formé de la répétition du même trajet court, d'un quadrant à l'autre). Mais l'innovation importante qu'apporte le labyrinthe médiéval, c'est la structure rythmique de son trajet, qui le rend complètement différent de ses deux prédécesseurs.
Le développement du modèle spécifiquement médiéval du labyrinthe se serait donc produit au cours des siècles précédant nos premiers manuscrits à labyrinthes. Il se serait fait principalement à partir du modèle romain du labyrinthe. Malheureusement, il ne nous reste aucune trace des recherches, des tâtonnements, des découvertes, qu'on peut imaginer mais qu'on ne connaîtra sans doute jamais.
La présence fréquente du labyrinthe crétois et l'absence absolue du labyrinthe romain dans les manuscrits médiévaux pourraient s'expliquer par le fait que, malgré les éléments intéressants qu'il comporte, et qui lui ont effectivement été empruntés par les dessinateurs médiévaux, le labyrinthe romain en lui-même n'offre que peu d'intérêt. Le labyrinthe crétois lui est esthétiquement et graphiquement très supérieur. Le nouveau labyrinthe médiéval est incomparablement supérieur au labyrinthe romain à tous points de vue. En particulier, sa qualité rythmique, qui pour moi était précisément l'objet de la recherche médiévale dans son développement du nouveau labyrinthe, enlève praquement tout intérêt aux autres labyrinthes.
Mon hypothèse est que le dessin du labyrinthe médiéval était déjà développé et s'était déjà répandu dans les scriptoria dès le début du 9e siècle (probablement même avant). Comme il reste de façon générale peu de manuscrits de cette époque, et comme, en particulier, les labyrinthes illustrant les manuscrits ont probablement été usés par les doigts qui les parcouraient, il est normal qu'il ne reste presque pas de manuscrits à labyrinthes, et de plus, que les labyrinthes subsistants ne soient ni les plus intéressants ni les plus représentatifs de ce qui se faisait.
En effet, les quelques labyrinthes qui nous sont parvenus du 9e siècle sont soit rythmiquement (et graphiquement) peu intéressants ou mal dessinés, soit décorés de riches couleurs dont la matière devait faire hésiter les doigts curieux. Puis cette fascination du dessin rythmique s'est affaiblie et a disparu, permettant aux quelques labyrinthes restants ou dessinés par la suite de survivre jusqu'à nous.
Retour au haut de la page.
La « christianisation » médiévale du labyrinthe
Hermann Kern insiste beaucoup (p. 105-106 et ailleurs) sur une supposée volonté médiévale de « christianiser » le labyrinthe antique crétois, qui, d'origine méditerranéenne, serait revenu à l'Europe médiévale chrétienne par l'intermédiaire des « païens » du Nord, et serait par conséquent associé à des significations païennes. Cette christianisation se serait faite par la superposition du motif chrétien de la croix au labyrinthe crétois. Cette idée semble avoir été acceptée sans discussion par l'ensemble des auteurs.
Le labyrinthe romain était construit sur un schéma à quatre quadrants. Il se retrouve, sous forme de mosaïques, en France (Lyon et Blois, 3e siècle) et en plusieurs endroits de l'Europe. Il était certainement connu des dessinateurs médiévaux.
Bien sûr cette structure en quadrants peut suggérer le motif de la croix, mais dans le contexte, ce motif est purement accidentel et n'est que le résultat de la partition de l'espace en quadrants.
La recherche médiévale portant sur le labyrinthe cherchait, entre autres choses, à en complexifier et à en rythmer le trajet. Le recours à la structure en quadrants, déjà connue, était tout à fait logique dans la situation. Il est donc abusif de faire appel à une volonté de christianisation par la superposition du motif de la croix.
Si les dessinateurs médiévaux avaient réellement voulu christianiser de cette façon le labyrinthe, le motif de la croix aurait été souligné clairement, soit par le prolongement de certaines lignes appartenant à la croix, soit par l'ajout de motifs décoratifs secondaires mais efficaces.
D'autre part, une grande proportion des labyrinthes de manuscrits, même parmi les plus anciens, comportent dans leur médaillon central des illustrations reliées au mythe païen de Thésée et du minotaure. Cela va évidemment à l'encontre de la thèse d'une volonté médiévale de "christianisation" du motif du labyrinthe.
Retour au haut de la page.
Le labyrinthe est-il un archétype ?
Utilisée dans le présent contexte, la notion d'archétype est empruntée à Jung, qui n'est pas très précis dans les définitions qu'il en donne. On pourrait définir ainsi l'archétype : une structure psychique innée non directement accessible, créant une prédisposition à produire certaines idées, images ou comportements et à y percevoir certains sens. Il peut être considéré comme un complexe, mais un complexe normal et universel, faisant partie de l'inconscient collectif.
L'archétype s'exprime collectivement par les religions, les mythes, les contes populaires. Il s'exprime chez l'individu par les rêves, les visions, les créations artistiques. L'objet représentant l'archétype est un symbole archétypique.
L'interaction de l'archétype et du symbole n'est pas directe: elle est toujours croisée : un archétype s'exprime par plusieurs symboles et plusieurs archétypes s'expriment par le même symbole. L'archétype agit en constellation avec d'autres archétypes, chaque symbole correspondant à une constellation particulière. Il n'est donc pas correct de parler de l'archétype du labyrinthe, puisque le labyrinthe est aussi un symbole de la vie, de la mort, du combat avec le mal... Chacun de ces thèmes archétypiques s'exprime aussi par d'autres symboles, en constellation avec d'autres archétypes. En d'autres mots, il n'y a probablement pas d'archétype spécifique au labyrinthe.
Le dessin du labyrinthe n'est donc pas un archétype : il est un symbole. Mais le labyrinthe n'est pas que dessin : il est aussi motif mythologique, et dans ce dernier sens, il est beaucoup plus près de l'archétype.
Le labyrinthe primal est antérieur aux mythologies. Il est une des représentations de l'espace chaotique d'avant la création du monde. Il n'a pas de forme définie mais constitue un réseau informe et inextricable dans lequel il n'est même pas certain qu'il se trouve des chemins, même multiples. Il serait peut-être représenté par le gribouillis informe que chacun sait faire. Un degré plus évolué (c'est-à-dire plus différencié du chaos originel) de la notion de labyrinthe comporte effectivement des chemins multiples, mais il est encore inextricable. Il pourrait correspondre au labyrinthe mythique.
Le sens philosophique ou métaphorique du labyrinthe, très présent dans la littérature moderne, réfère toujours au labyrinthe mythique à plusieurs chemins, jamais au dessin du labyrinthe à un seul chemin (sauf métaphoriquement: c'est alors la métaphore d'une métaphore, ce qui arrive assez souvent, d'ordinaire, hélas, par inadvertance). Cette remarque vaut aussi pour la littérature ancienne et médiévale, où il n'est jamais question du labyrinthe classique à un seul chemin.
Le labyrinthe dessiné à plusieurs chemins est une invention plus tardive. Il ne s'insère pas dans la tradition du labyrinthe classique, puisqu'il ne répond à aucune règle formelle. Il peut parfois s'insérer dans celle du labyrinthe mythique-métaphorique, s'il est construit avec suffisamment de savoir-faire. On le retrouve principalement comme modèle de labyrinthes de jardins et comme dessin récréatif destiné aux enfants.
Comme le dit Ferré (p. 7-8), le labyrinthe dessiné à un seul chemin est une représentation simplifiée et stylisée du seul chemin correct du labyrinthe mythique (ou philosophique-métaphorique) à plusieurs chemins. Le dessin du labyrinthe est un peu comme un logo graphique représentant symboliquement le labyrinthe mythique, sans avoir la prétention d'en représenter la réalité complexe totale. Mais, par sa complexité relative, et peut-être même plus encore par son nom, ce dessin reste associé au symbole mythique qu'il veut représenter.
C'est pourquoi sans doute il est très difficile de parler du dessin du labyrinthe sans toujours référer au mythe. C'est peut-être même cette relation à l'archétype, au-delà de ses propriétés rythmiques, qui donne au dessin du labyrinthe son pouvoir unique de fascination et peut-être même une partie de son efficacité psychologique.
Et pourtant, le dessin du labyrinthe doit être étudié en tant que tel, comme motif graphique, en faisant abstraction de sa relation au mythe et à l'archétype.
Retour au haut de la page.
Suite de la page.
Retour à l'accueil.