Retour au haut de la page.

L'inversion latérale du graveur

Un certain nombre de labyrinthes médiévaux sont reproduits en inversion latérale (en version gauche plutôt que droite). Kern donne ainsi un dessin du labyrinthe de Sens (Kern No 289) avec entrée par la droite et mouvement principal en sens antihoraire. De même, Amé, pour les labyrinthes de St-Quentin et de St-Omer. Malgré qu'ils n'existent plus, nous connaissons par ailleurs ces labyrinthes de sol et savons qu'ils ont été exécutés en version droite.

À l'époque où les livres étaient illustrés de gravures, le graveur devait inverser latéralement son image pour qu'elle apparaisse droite à l'impression. L'omission de ce faire donnait évidemment une image inversée latéralement. Dans des ouvrages plus récents, le même résultat erroné peut être dû à l'utilisation de négatifs photographiques en position inversée (sens dessus dessous). Il arrive même que ceci soit intentionnel de la part de l'éditeur.

Il résulte de cette possibilité qu'on ne peut que rarement être certain qu'une illustration imprimée soit vraiment dans le bon sens.


Retour au haut de la page.


Villard de Honnecourt et le labyrinthe de Chartres en inversion latérale

Villard de Honnecourt, dessinateur et probablement architecte du 13e siècle, a certainement été témoin de la construction des labyrinthes de sol. Il nous a laissé un carnet de dessins d'architecture et de divers sujets. La Bibliothèque Nationale de France en offre sur son site une reprodution photographique complète. Le Carnet de Villard contient entre autres un dessin du
labyrinthe de Chartres en version script (sans les motifs décoratifs). Certains commentateurs croient qu'il s'agit d'un relevé de celui de Chartres fait par Villard lors d'un passage à Chartres.

Or ce dessin est inversé latéralement. Il ne s'agit pas d'une inversion de graveur (voir paragraphe précédent), puisque le dessin de Villard a été photographié directement sur le parchemin original. Il ne s'agit pas non plus d'un négatif inversé, puisque ce dessin est au verso d'un folio dont le recto comporte du texte permettant d'en vérifier le sens, et permet de voir par transparence, à-travers le parchemin, le dessin qui nous intéresse et d'en vérifier indirectement le sens.

J'imagine mal un dessinateur ou un architecte dessinant sur place, en observation directe, un objet de la complexité géométrique du labyrinthe, et prenant la peine d'en faire une inversion latérale. Un examen rapide des autres dessins du carnet me convainc qu'ils semblent tous "droits" (c'est-à-dire non inversés) : les armes, les outils et les instruments de musique sont tous dans la main droite des personnages ; de même, la plupart des gestes significatifs sont aussi faits par la main droite des personnages. L'inversion latérale n'est donc pas une habitude courante chez Villard.

Par ailleurs, je crois qu'un observateur technicien, comme l'était Villard, dessinant le labyrinthe de Chartres, n'aurait pas manqué d'inclure dans son dessin au moins certains des motifs décoratifs qu'il contient.

Le dessin de Villard aurait-il pu être du labyrinthe de Chartres mais fait de mémoire ? L'absence de tous les motifs décoratifs reste improbable, mais l'inversion latérale, dans ce cas, serait moins surprenante. Cependant, le dessin ne contient aucune marque de reprise ou de correction. Un tel dessin fait de mémoire n'est pas possible sans retouches, sauf si Villard était par ailleurs déjà très familier avec le dessin des labyrinthes, ce qui semble peu vraisemblable puisque son carnet n'en contient aucun autre. Il peut aussi avoir fait sur un autre feuillet les reconstructions géométriques et rythmiques nécessaires, mais cela semble peu probable : tous les autres dessins de l'Album semblent avoir été dessinés du premier jet et sans préparation. L'Album semble n'être qu'un aide-mémoire constitué de notes de voyage.

Le dessin du labyrinthe se trouve sur un feuillet contenant de simples dessins d'animaux sans intérêt architectural (chien, chat (ou 2 chats), libellule, mouche, écrevisse, sauterelle). S'il s'était agi du labyrinthe de Chartres dessiné sur place, je pense qu'il aurait été placé avec d'autres détails relatifs à Chartres ou à l'architecture. Je crois que Villard considérait ce labyrinthe comme une simple curiosité, sans plus.

Je conclus donc de tout ceci que Villard n'a pas dessiné sur place le labyrinthe de Chartres, mais a plutôt copié ce dessin à partir d'une autre source.

Quelle serait cette autre source ? Il n'a existé que très peu de labyrinthes médiévaux inversés latéralement. Aucun des labyrinthes de sol ou de manuscrits médiévaux connus ne représente le modèle de Chartres en inversion latérale (c'est-à-dire en version gauche ou antihoraire). Villard aurait-t-il donc été en présence d'une tradition maintenant perdue, et encore inconnue, de dessin du labyrinthe médiéval en inversion latérale ?


Retour au haut de la page.


Le labyrinthe d'Éric d'Auxerre

Le plus ancien labyrinthe de manuscrit connu à représenter le modèle du labyrinthe médiéval entièrement développé est celui qui est attribué à Eric (Heiric ? Henri ?) d'Auxerre (Kern No 186). Il date d'environ 860.

Il s'agit d'un dessin relativement maladroit, tracé selon le modèle qui deviendra plus tard celui de la cathédrale de Chartres, lequel est reconnaissable à l'emplacement des traverses. Les cercles sont tracés au compas (avec une plume trop souple pour ce genre de travail, trahie par les variations de la largeur du trait), l'espacement entre les cercles est assez inégal (ajustements successifs incorrects du compas, ce qui est d'ailleurs très fréquent dans les labyrinthes de manuscrits), les droites sont faites à main libre et très peu soignées, le chemin d'arrivée au centre est trois fois trop large (des traces de corrections visibles sur la photo du manuscrit indiquent qu'il a d'abord été dessiné correctement, puis élargi ensuite). L'entrée est orientée vers le haut (les labyrinthes crétois antiques étaient souvent dessinés avec l'entrée vers le haut).

Kern (p. 114) voit dans ce dessin « un premier dessin incomplet du labyrinthe du type de Chartres, une sorte de prototype dans lequel les futures cloisons correspondant aux demi-axes ne sont pas encore des cloisons fermes, mais sont dessinées par erreur comme des obstacles obliques à contourner en mode slalom » (ma traduction, de l'anglais).

Je crois au contraire que le modèle de Chartres est déjà complètement présent dans ce dessin, et que le dessinateur cherche tout autre chose que la façon correcte de dessiner les cloisons des traverses.


Le labyrinthe d'Éric d'Auxerre
sans ses « portes »
( agrandi )
Ce dessin suppose déjà développé le modèle de Chartres, puisque les traverses y sont déjà correctement situées. En effet, c'est l'emplacement des traverses qui définit le trajet, et par conséquent le modèle du labyrinthe ; la manière de les dessiner n'est que très secondaire. Le dessinateur savait certainement dessiner les traverses, puisque sans elles le trajet ne peut exister. Autrement dit, il ne s'agit pas d'un prototype encore incomplètement réussi. Il s'agit du dessin non terminé d'un modèle déjà connu du dessinateur, où le dessin des traverses n'est pas complété, soit volontairement, soit par manque de temps. Les « obstacles obliques » près des traverses peuvent avoir été dessinés plus tard par un autre dessinateur.

Dans ce dessin, les traverses entre les couloirs sont ouvertes dans la cloison, pour permettre le changement de couloir, mais elles ne sont pas séparées par des cloisons radiales de façon à obliger à la fois le changement de couloir et le changement de direction, ce qui rendrait obligé le trajet du labyrinthe. Il s'y trouve, à chacune des traverses ouvertes, des petits motifs graphiques suggérant des portes entrouvertes. On peut imaginer que ces portes soient mobiles (et suprimer celles des traverses de l'axe principal qui n'ont aucun sens).

En l'une des deux positions extrêmes, les portes ferment les traverses et restituent la continuité des cercles concentriques sauf à l'axe principal (qui conserve l'arrangement du labyrinthe de Chartres), ce qui résulte en un trajet praticable mais entièrement formé de cercles complets (apparenté au labyrinthe dit d'Otfrid (Kern No 176) mais à 2 phases longues au lieu de 3 phases courtes). Le labyrinthe d'Otfrid peut être considéré comme une forme de transition entre le labyrinthe crétois et le labyrinthe médiéval, ce qui rend le labyrinthe d'Auxerre d'autant plus intéressant.

Le labyrinthe d'Éric d'Auxerre
avec ses traverses fermées
(cercles complets - deux phases longues)
( agrandi )
 

Le labyrinthe de Chartres
(dans sa version "script")
( agrandi )

Le labyrinthe d'Otfrid de Wissembourg
(cercles complets - trois phases courtes)
( agrandi )


En leur autre position extrême, les portes ouvrent les traverses dans la cloison, mais divisent les couloirs en segments fermés sur eux-mêmes et transforment chaque traverse en un vestibule inaccessible.

Je crois que le dessinateur cherchait à inventer un dispositif technique permettant la transformation, le passage, réversible à volonté, d'un modèle de labyrinthe à un autre : il pourrait s'agir d'une tentative techniquement surprenante de dépasser ce modèle de Chartres vers d'autres modèles soupçonnés mais encore inconnus. Peut-être même ce dessinateur cherchait-il, comme moi, le moyen de réaliser tous les modèles possibles.


Retour au haut de la page.


Retour à l'accueil.