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Introduction au labyrinthe médiéval

Le motif graphique du labyrinthe classique

À première vue, le dessin du labyrinthe est un système de lignes plus ou moins décoratif, un motif géométrique plus ou moins symétrique, plus ou moins complexe. Et pourtant, l'essence du labyrinthe est dans son chemin, non pas dans son dessin. Un labyrinthe est fait pour être parcouru.

Un modèle réduit suffit au parcours : soit simple parcours visuel, soit à l'aide du doigt ou d'un instrument fin. Déjà le parcours visuel du chemin éveille des sensations kinesthésiques et permet de sentir le rythme du labyrinthe. L'utilisation du doigt est encore plus facile et plus efficace.

Le labyrinthe classique est à chemin unique, sans boucles ni impasses. Le plus connu est celui du sol de la cathédrale de Chartres en France ; il a été incorporé au dallage de sol de la cathédrale autour de l'an 1200.

La renaissance du labyrinthe classique

Depuis quelque dix ou vingt ans, il y a un regain d'intérêt pour le labyrinthe classique, principalement celui de Chartres : on découvre en lui à la fois un objet culturel fascinant et un outil spirituel puissant. Une activité répandue consiste à parcourir, en marche méditée, ce labyrinthe reproduit sur le sol. Cette renaissance s'intéresse aussi à d'autres modèles du labyrinthe classique, en particulier au labyrinthe crétois.

Historique : les trois dessins classiques

Dans l'histoire du labyrinthe classique européen, on distingue trois époques, dont proviennent trois types de dessins différents : le labyrinthe crétois, le labyrinthe romain et le labyrinthe médiéval.

Le labyrinthe crétois

Les premiers exemples connus du motif graphique du labyrinthe étaient gravés sur la roche naturelle, selon un dessin plus simple que celui du labyrinthe médiéval mais déjà bien défini. Ce modèle de labyrinthe a reçu le nom de crétois parce qu'on l'a d'abord trouvé sur des pièces de monnaie crétoises. Il est cependant très antérieur à cette époque crétoise. Il est construit sur une trame spirale de 8 enroulements délimitant sept couloirs. La spirale de 8 enroulements résulte du prolongement replié de chacun des 4 bras de la croix intiale. Ce motif très répandu est encore utilisé aujourd'hui. Il en existe une version rectangulaire, aussi très répandue, mais elle n'a pas de rapport direct avec le labyrinthe médiéval.

Le labyrinthe romain

La civilisation romaine a mis au point un modèle particulier de labyrinthe, utilisé principalement sous forme de mosaïques de sol. Ce modèle se retrouve entre autres sur le sol d'une église algérienne datant de 324. Le labyrinthe romain est habituellement à quatre quadrants correspondant à quatre labyrinthes identiques parcourus successivement. Le nombre de couloirs est variable. Il existe en versions circulaires et carrées. Contrairement à la plupart des autres auteurs, je crois que c'est le labyrinthe romain, et non le labyrinthe crétois, qui est à l'origine de l'invention du labyrinthe médiéval.

Le labyrinthe médiéval

Le dessin médiéval du labyrinthe a été principalement utlisé comme illustration de manuscrits. Il est construit sur une trame circulaire concentrique de douze cercles formant onze couloirs. Ces nombres résultent de la structure rythmique du trajet du labyrinthe, qui exige de plus une division radiale en 4 quadrants. Les quatre plus anciens manuscrits à labyrinthes connus datent du 9e siècle. L'un d'eux contient le labyrinthe crétois ; un autre, daté de 860, constitue le premier témoin du modèle qui se retrouvera, plus de trois siècles plus tard, sur le sol de la cathédrale de Chartres. Dès le moment de son apparition, ce modèle a été le plus utilisé : on le considérait donc comme le plus parfait. On l'appelle maintenant du nom de celui de Chartres, qui en est la réalisation la plus célèbre.

Avant cette date de 860, il avait certainement fallu une période relativement longue pour développer le modèle médiéval à partir du modèle romain. Les documents connus permettent d'imaginer cette évolution, mais non de la reconstituer précisément ni de la dater. Par la suite, le nouveau dessin du labyrinthe continue à illustrer les manuscrits, mais la période d'évolution créatrice semble terminée.

Le labyrinthe comme motif graphique à un seul trajet n'est mentionné dans aucun texte ancien ou médiéval. On ne peut donc pas savoir directement ce qu'il représentait ou signifiait à l'époque. Mais il a certainement eu beaucoup d'importance pour les dessinateurs qui le pratiquaient : en fait, il est devenu un objet technique très sophistiqué, auquel seuls ses dessinateurs (et, éventuellemenr, les architectes qui l'ont agrandi sur le sol de leurs cathédrales) semblent s'être intéressés.

À partir de la Renaissance (c.1450), on s'intéressera surtout aux représentations tridimensionnelles en perspective du labyrinthe classique, et, pour la première fois, au dessin de labyrinthes à chemins multiples. La tradition du motif graphique du labyrinthe classique est alors terminée.

Du manuscrit au sol

Autour de l'an 1200, on a commencé à incorporer au sol de quelques cathédrales de France des labyrinthes de grande dimension. Jusqu'alors, depuis plusieurs siècles, les labyrinthes étaient dessinés sur le parchemin des manuscrits et mesuraient environ 15 cm (6 po). Il semble que ces grands labyrinthes de sol occupaient toute la largeur de la nef : ils mesuraient donc entre 10 et 13 mètres (33-43 pi). Aucun document contemporain ne permet de savoir dans quel but ce transfert du manuscrit au sol a été fait.

Avant cette époque, il y a eu des labyrinthes de sol plus petits. Les labyrinthes romains étaient normalement des décorations de plancher en mosaïque et quelques labyrinthes médiévaux avaient été mis sur les sols (Pavia) et les murs (Pontremoli, Lucca), mais les nouveaux labyrinthes de sol étaient vraiment beaucoup plus grands et doivent être considérés dans une catégorie à part.

Le labyrinthe de Chartres

Le labyrinthe classique le plus connu est celui du sol de la cathédrale de Chartres (France, 96 km au sud-ouest de Paris). C'est le seul survivant des grands labyrinthes médiévaux (celui de St-Quentin date de 1495 : il est donc postérieur aux autres de près de trois siècles). Le labyrinthe de Chartres mesure environ 13 mètres (43 pi). Il comporte des éléments décoratifs uniques qui permettent de le reconnaître facilement, et qui ont sans doute contribué à sa popularité. Son dessin général correspond à celui d'un des manuscrits du 9e siècle ; c'est d'ailleurs ce dessin qui est le plus fréquent dans l'ensemble des manuscrits médiévaux et même sur le sol des cathédrales.

Le labyrinthe de Reims

Le dessin du labyrinthe de Reims semble n'avoir existé pendant l'époque médiévale que sur le sol de la cathédrale de Reims. Le labyrinthe de sol a été détruit en 1778 mais un architecte du nom de Jacques Cellier en avait fait un relevé sommaire autour de 1585. Ce relevé permet d'en connaître la forme générale (qui est octogonale avec bastions), et le trajet (qui est différent de celui de Chartres). La forme octogonale avec bastions était originale au moment de la construction ; par la suite elle a été utilisée ailleurs, mais avec le trajet de Chartres. Le trajet de Reims n'a été retrouvé nulle part ailleurs, sauf dans un manuscrit français des premières années du 15e siècle (d'ailleurs sous forme octogonale avec bastions), dessin probablement copié sur celui du sol de la cathédrale.

L'étude du trajet du labyrinthe de Reims et sa comparaison avec celui de Chartres sont grandement facilitées par sa transcription en version « script », c'est-à-dire en version circulaire sans bastions, à la manière des dessins de manuscrits.

Le trajet du labyrinthe de Reims est peut-être unique dans la tradition médiévale connue, mais il partage avec celui de Chartres certaines qualités rythmiques. L'étude comparative de ces deux labyrinthes m'a amené à deux notions essentielles pour l'étude du labyrinthe médiéval : la notion de sa structure rythmique spécifique et celle du labyrinthe parfait ou canonique.

Le rythme du labyrinthe médiéval

L'intérêt du labyrinthe médiéval, c'est son rythme. Ce que recherchaient les dessinateurs du labyrinthe médiéval, c'est un trajet bien rythmé. En voici une description sommaire.

Après une courte introduction principalement radiale, le mouvement rythmique général du labyrinthe de Chartres est d'amplitude croissante pour le trajet d'entrée (décroissante pour le trajet de sortie). Le trajet commence sur les petits cercles intérieurs et se poursuit vers les cercles plus grands de l'extérieur. L'arrivée au centre a lieu, après une courte transition radiale, au moment de la plus grande intensité énergétique, résultant du parcours des grands cercles.

Quant au labyrinthe de Reims, son mouvement rythmique est d'amplitude décroissante : son trajet commence sur les grands cercles et l'arrivée au centre se fait dans le recueillement des cercles intérieurs.

La notion de labyrinthe parfait ou canonique

Le mot canonique signifie selon les règles, c'est-à-dire, dans le présent contexte, parfait. Voici maintenant deux des propriétés rythmiques du trajet des labyrinthes de Chartres et de Reims qui permettent de les reconnaître comme parfaits ou canoniques.

D'abord, ce trajet est constitué entièrement de segments d'un quart de cercle et d'un demi-cercle : il ne s'y trouve aucun segment plus long.

Ensuite, la séquence des éléments du trajet est réversible, c'est-à-dire que des éléments identiques occupent la même position dans la séquence selon qu'on parcourt le trajet de l'extérieur vers l'intérieur ou de l'intérieur vers l'extérieur du labyrinthe.

Ces deux propriétés suffisent pour identifier les labyrinthes canoniques. Elles sont aussi mentionnées par Robert Ferré et Craig Wright (voir la bibliographie).

Certaines autres propriétés sont plus profondément reliées à la qualité strictement rythmique du labyrinthe et m'ont permis de découvrir son vrai sens pour les dessinateurs médiévaux qui l'ont inventé. Cette nouvelle théorie de la rythmique du labyrinthe médiéval canonique est exposée en détails, avec ses implications étonnantes, dans mon livre.


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